On a retrouvé le village natal d'Hercule Poirot

La mairie d'Ellezelles, en Belgique, aux environs de Tournai et de Mouscron, a décidé que le héros d'Agatha Christie était né dans sa commune. Un canular, certes, mais raisonnable.
[Thomas Lemahieu]

A Ellezelles, village riquiqui du Hainaut, accroché à une colline entre Flandre et Wallonie, il y a une place de l'église. Normal. Et un bar: le café Charlot. Toujours normal. Sauf que, scotché au zinc, un prospectus verdâtre signale, à la manière d'une plaque commémorative, que cette commune de 5.500 habitants a l'insigne privilège de compter parmi ses ancêtres l'un des héros de roman noir les plus connus au monde. Qu'importe s'il n'a jamais existé que dans l'imagination d'Agatha Christie, on lit bien: "Hercule Poirot, né le 1er avril 1850, à Ellezelles." Mieux: sur les murs de l'hôtel de ville, un bas-relief en céramique d'environ 1 mètre de long immortalise M. Poirot, le supposé enfant du pays. Il est comme on se l'imagine sur le papier imprimé de la collection "Masque": de petite taille, rondouillard, plutôt chauve sous son melon noir.

Le sketch continue. "C'est pour Hercule Poirot? Vous tombez mal, c'est mon beau-père, mais il vient de partir en vacances au Kenya", répond le tenancier de la buvette du club de foot d'Ellezelles. Explication de texte: le beau-père, par ailleurs facteur, tient dans toutes les manifestions festives du bourg et de ses hameaux le rôle d'Hercule, en costume trois-pièces, un bégonia à la boutonnière, un déguisement pour pantomime dont le gaillard est un spécialiste. Du coup, on croit voir Poirot à tout bout de champ, dans un coin du bar Charlot par exemple, où l'individu qui termine sa bière porte des moustaches ostensiblement années 20: lisses, pommadées, recroquevillées sur le nez. Questionné sur une éventuelle filiation avec le détective, il ne se démonte pas: "Euh, non, je n'ai personnellement pas de lien de parenté avec l'illustre Hercule." En somme, en cherchant bien, on finirait pas trouver un arrière-petit-fils déclaré tant les Ellezellois semblent s'être peu à peu imprégnés de l'univers d'Un mort dans les nuages.

Après tout, Ellezelles pourrait servir de décor aux crimes provinciaux. A 3 heures du matin, le scénario de Meurtre au champagne serait assez crédible dans les résidences de campagne environnantes ou à l'hôtel très xixe siècle dit "le château du milord". En 1951, les Presses de la Cité publiaient un roman de l'Anglais Peter Cheyney: La Dame en noir. Surnommé "le Belge libre", un certain Ernest Guelvada "né dans une boulangerie d'Ellezelles" traverse le livre le couteau à la main toujours prêt à trancher les gorges ennemies. Bon, d'accord, le détective Hercule Poirot est peut-être bien né ici puisque tout le monde feint de le croire. Mais où?

Pour résoudre l'énigme, rien ne sert de disséquer la galerie de portraits des augustes vieillards méritants - "A Ellezelles, on vit vieux" - de l'escalier de l'hôtel de ville: ni Hercule ni un vague sosie n'y sont encadrés sous verre. Injuste, en vérité, puisque Poirot naît sous la plume d'Agatha Christie en 1920, qu'il compte alors déjà soixante printemps au minimum, et qu'il finit sa carrière littéraire cinquante-cinq ans plus tard dans Poirot quitte la scène. Soit à l'âge de 115 ans. A l'étage de la mairie, dans la salle du conseil, deux peintres du dimanche qui exposent leurs toiles semblent en savoir un peu plus sur notre sombre affaire. Ecoutons bien.

"Ah! Poirot! Je ne saurais dire qui a inventé cette histoire d'Hercule né à Ellezelles", dit l'un. Enfoncé dans un fauteuil, son compère réfléchit. Le gag tourne au Simenon. Vire mauvais: "Je les connais bien ceux qui ont monté toute cette histoire, mais..." Sa voix baisse d'un ton, les mots se voilent: "L'année dernière, un des deux, il s'est pendu, et l'autre il est malade. Gravement malade. Parkinson."

Peu d'indices, donc, faute de témoins. Reste le mobile. Qu'est-ce qui a bien pu pousser Ellezelles à s'octroyer le titre de village natal d'Hercule Poirot? à faire déplacer ici le journal Le Soir, la télévision nationale et la radio? Mais bon Dieu, mais c'est bien sûr: Ellezelles a piqué Poirot parce que Agatha Christie l'avait fait belge et parce que Ellezelles est éminemment belge. Comprenez ni complètement wallon bien que francophone, ni franchement flamand bien que la frontière linguistique passe à moins de 5 kilomètres. La belgitude est bien dans cet entre-deux: ici et là, forte mais un peu nulle part. Entre les lignes...

Alors tout devient plausible. Dans l'hôtel de ville, Christian Pieman et Hubert Van Rechem, les employés communaux, peuvent, sans rire, conserver, exhiber et archiver le vrai-faux acte de naissance d'Hercule Poirot: "Le 1er avril 1850, Jules Louis Poirot et Godelieve Van Prei [poireau, en flamand] ont donné naissance à Hercule Jacques." Le détective moustachu serait donc bien le type idéal belge, le fruit d'un mariage mixte. De cette union qui fait la force. A Ellezelles, entre Flandre et Wallonie, les gens ont eu raison de se rendre complices de la petite imposture. De statufier ce héros de papier. De lui donner des racines. De donner un village natal, un père et une mère, bref un berceau, à une légende qui rassemble.

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